Jacqueline Chenieux-Gendron
Directeur de Recherche émérite CNRS
Résumé
Patine, moisissure et sfumato.
C’est une vieille histoire dans la philosophie que celle de la différence entre sensation et perception. Or la perception des couleurs offre un éventail particulièrement diversifié de positions théoriques, sur lesquelles jouent les mots et les formulations poétiques.
Pour réduire le champ de l’étude, on s’attachera à ces mots qui désignent soit le vieilli dans la couleur, donc le passage du temps : « patine » en français pour la couleur vieillissante du bois ; soit le passage de l’humidité de l’air (moisissure) liée elle aussi au temps, soit enfin l’ajout supposé par le peintre d’un flou ombré, sfumato en italien, pour distancier le regardeur de l’objet de son regard (le modèle) et simuler une distance spatio-temporelle.
Une sensibilité individuelle serait-elle en jeu dans l’usage de ces mots? C’est chose certaine, mais il serait trop simple de renvoyer à des différences physiologiques (mesurables) les différences de perception. De s’agit-il pas toujours, jusqu’à un certain point, de l’activité de la langue dans sa fonction « poétique » (Jakobson)? Et la langue donnerait-elle à voir autre chose ?
Le passage du temps sur la couleur démultiplie le « mythe » de la couleur. « Mythe » entendu en son sens positif (André Breton) ou négatif (Roland Barthes).
|